La Fête du Chameau à Tessalit

Publié le par letouareg.over-blog.fr

Tessalit, oasis jadis riante du nord-Mali enclavée dans une région de cailloux et de vent, n’a d’oasis que le nom. A 120 km au sud de la frontière algéro-malienne, cette zone sinistrée accumule les handicaps depuis des dizaines d’années. Enclavement, sécheresses qui déciment les troupeaux d’un peuple d’éleveurs, chômage endémique  des jeunes, les terroristes d’ Aqmi  à l’ombre des collines, qui ont pris la région en otage, et, pour finir, des milliers de touaregs libyens  chassés d’un pays qui les nourrissait, même à l’emporte-pièce, qui                                                                                              PTDC0106.JPGPTDC0075.JPGse pressent aux frontières avec des 4/4 bourrés d’armes depuis quelques semaines…

On  joue aux dames au carrefour, en laissant filer le temps qui ne file pas assez vite. Chants de silence glacé malgré la chaleur écrasante.

1-Mémoire, rencontres  et résistances

La Fête du Chameau a fêté sa 4° édition en janvier 2011,et prépare sa 5° édition pour les 28-29-30 janvier 2012. Fièvre de vie, de travail et de traditions profondes, cet événement  est  l’occasion pour  tous les habitants de la région de marquer une rencontre remarquable entre toutes, celle de la famille et des amis qui se retrouvent ensembles  en un même lieu, symbole d’une identité commune.

De la brousse et des villages, du Mali, de Lybie, du Niger et d’Algérie, trois jours autour d’un thé sans cesse renouvelé. Certaines familles se retrouvent  après plusieurs mois ou plusieurs années d’absence, séparées par la quête de pâturages et de travail, et de problèmes politico-économiques en tous genres.

La fête fait partie de la vie. Un touareg n’a jamais faim, n’a jamais soif, n’a jamais de problèmes. C’est une question de dignité. Alors, on va demander des nouvelles de tout le monde, des enfants et des « Vieux », infiniment respectés, des troupeaux, des pâturages et des pluies.

Que dire du brouhaha qui tourne dans la tête d’un touareg quand il ne dit surtout rien ? Chassé-croisé d’une identité qui se noie dans les problèmes d’un monde inadapté à leurs traditions, et bouleversé.

Contradictions. Depuis 2 ans, leur territoire, qu’ils ont toujours maîtrisé, est envahi sournoisement par les terroristes d’Al Qaïda, qu’on nomme ici  AQMI, et ces barbus intégristes les soignent dans les campements, leur donnent thé et sucre, et  beaucoup d’argent  pour accompagner des convois de trafic en tous genres. C’est la meilleure entreprise du coin pour des jeunes au chômage depuis des lustres…

Incompréhension. Avec les prises d’otages de ces personnages les ONG ont  disparu, ces européens qui faisaient souvent partie de la famille. Désert financier que cela implique, projets de puits, d’écoles, de centres de santé, abandonnés.

Casse-tête. Depuis 6 mois, depuis la guerre en Lybie, comment trouver une place digne à des fils qui reviennent de ce pays et qui nourrissaient de là-bas des familles entières ? Après des années de sécheresse, surtout en 1963, 1975, 1983 ce peuple d’éleveurs, qui avait perdu presque tous ses troupeaux, est parti dans l’eldorado libyen fournir le gros des troupes d’élites militaires de Kadhafi. Histoire complexe qui se transforme ces dernières semaines en cauchemar.

Perplexité, depuis si longtemps, face aux non-décisions d’une politique nationale absente et corrompue qui ne les concerne plus, et dans un contexte international qui ne les connait même pas…

Alors  chacun résiste, comme toujours, imperturbable, droit, souriant, derrière son turban et son voile, comme toujours.

2-La Fête du Chameau, gardienne des traditions morales et culturelles.

Ces journées sont l’occasion de vivre les traditions touarègues dans leur essence même, et de renouer avec les gestes et  les mots les plus ancestraux.La culture touarègue est imprégnée de joutes oratoires et de poésie, de musique, largement appréciées par tous depuis la nuit des temps. Tessalit veut garder ces coutumes et les revaloriser.

- « Tissiwaye » fait rire tout le monde en mettant le doigt sur les travers de l’être humain et ses limites jusqu’à la caricature.

- « Karai » se joue avec un bâton et un petit ballon, à pousser dans le camp adverse.

- « Takouba », groupe de musique, de danse et de théâtre, qui combat  avec  l’épée dite « Takouba » dans des joutes symboliques, autour de la séduction de la femme et de l’homme, de l’amour et du pouvoir, remet au goût du jour des valeurs humaines et morales immuables.

-La course de chameaux et le concours du plus beau chameau sont pratiquement toujours remportés par ceux de Terist, qui continuent à être les maîtres de l’élevage des chameaux.

-Les gens, de Tessalit à Adielhoc, d’Enabag à Boghassa, de Borj à Tamanrasset, ont  décoré les tentes. Peaux  travaillées pendant des jours et des jours, berceau du monde, espace de toute une tribu. La plus belle tente sera récompensée.

-Le concours de la plus belle femme  réchauffe les cœurs et les esprits. Beauté, toujours si présente, chez les touaregs.

-La musique touarègue a illuminé les étoiles: tendé, guitare, les groupes locaux jeunes et moins jeunes, Ananar,Takouba, Tinariwen…

Laissons murmurer le sable, écoutons la parole douce et grave de ces hommes capables de rire comme des gamins, ces femmes libres qui taquinent leurs amis, ces enfants respectueux et tranquilles qui jouent aux dames avec des crottes de chameaux…« Iswat », la nuit dans les campements, magie des rencontres dans le souffle de la nuit.

3- Nomades et troupeaux…

Peuple de nomades éleveurs, profondément. Le chameau est omniprésent chez les touaregs, même si en brousse, dans les campements, on trouve de plus en plus de chèvres et de moutons, et de moins en moins ces chameaux à la fois altiers et dédaigneux qui vous regardent derrière leurs longs cils, indifférents. Ibrahim, fondateur du groupe de blues touareg Tinariwen, unanimement reconnu dans le monde entier, explique que sa musique est calquée sur le rythme du pas du chameau…

Les conférences, pendant la fête du Chameau,  sont l’occasion de parler du développement du cheptel, de l’élevage à la vaccination, la sélection, la qualité du lait avec éleveurs, techniciens et vétérinaires…

Ces journées ont permis d’inaugurer une unité artisanale de conditionnement de terres salées d’Erhabab, à une centaine de kms au nord-est de Tessalit,  dans un écosystème particulièrement fragile. L’association  « A-T-S », Aharra Terres Salées, extrait les terres salées à Erhabab, exploitées depuis des siècles par des caravaniers pour nourrir leurs bêtes  ; cette terre, exceptionnellement riche en vitamines pour les animaux, est ensuite amenée par camion à Tessalit, où chacun peut la casser, la tamiser et la conditionner en paquets, qui seront ensuite vendus dans tout le Mali. L’avantage pour les locaux est d’être payé à la tâche, à la journée, selon ses besoins financiers avec peu de mise de fond.

La zone de Terist, à 40km au nord-est de la ville, là où l’élevage de chameaux reste la grande spécialité de ses habitants, sélectionne des races nobles et fait un gros travail de valorisation de son élevage. Autant le dire tout de suite, Tessalit rafle dans toutes les régions tous les prix concernant le chameau et reste imbattable d’une année sur l’autre.

Ce travail de longue haleine, une fierté pour la région, doit rester un des facteurs de pointe de développement d’un des domaines les plus représentatifs de cette zone désertique.

Conclusion

Tessalit tient debout et en redemande : la prochaine « Fête du Chameau » aura lieu les 5, 6 et 7 janvier 2012. D’ici-là la situation internationale n’a guère de chances de s’apaiser et les européens, pour la 2° année de suite, sont invités à rester chez eux sous peine de passer des vacances non-stop sous la protection bienveillante d’une kalachnikov.

Résister contre vents et marées avec le souffle de la liberté et de la démocratie qui s’éveille à ses portes. Questions sans réponses actuellement…
Chez les Touaregs, tout peut changer très vite, en quelques minutes. Adaptation de survie. Survivre, avez-vous dit ?

 Jacqueline Dupuis

 

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Publié dans Tessalit

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